Les monuments remarqués par « La Costelle »

Les Croix de Chemins

Henri Lalevée Livret « Les Croix de Fraize »

 

Le texte qui suit est la copie presque intégrale d'une plaquette d'une vingtaine de pages, « Les Croix de Fraize », publiée par Monsieur Henri LALEVÉE en 1967 et imprimée chez Fetzer S.A. à Raon l'Étape.

Merci à Monsieur Louis LALEVÉE, fils de l'auteur, qui nous a donné l'autorisation de cette copie.


Carte des emplacements des Croix :

On peut pointer et cliquer sur chaque numéro pour accéder directement à la description disponible.

Croix de Scarupt Croix de la Rochière Croix des Adelins Croix de La Costelle Croix du centre Croix du cimetière Croix des Avelines Croix des Aulnes Croix du Mazeville (ouest) Croix du Mazeville (est) Croix du Belrepaire (sud) Croix du Belrepaire (nord) Croix de Mandramont Croix de Clairegoutte Croix de la Forge Croix Mariatte Croix de la chapelle du Suisse

Les Croix de Fraize, par Henri Lalevée

Si les croix de grands chemins pouvaient nous dire leur histoire, il est certain qu'elles nous raconteraient bien des événements, bien des faits auxquels elles ont assisté ; mais malheureusement, elles ne le peuvent pas. Tout au plus, nous disent-elles quelquefois la date de leur érection ou nous rappellent-elles quelquefois aussi le nom de ceux qui nous ont précédés et les ont érigées.

Cependant, telles quelles, on peut de leur présence tirer quelques points d'histoire.

Beaucoup ont été édifiées pour jalonner les grands chemins et souvent être utilisées pour y reposer la bière du défunt pendant le court repos que s'accordaient les porteurs. C'est là que le prêtre venait accueillir le convoi funèbre. Les croix, destinées à cet usage aujourd'hui disparu depuis qu'on véhicule les morts en corbillard hippo ou auto, possèdent toutes un entablement avec plus ou moins de saillie reposant sur le dé de base tout en étant supporté par deux colonnes.

Cependant, beaucoup ont été érigées par pure dévotion, voire en souvenir d'une année jubilaire (1806) [l'Inscription gravée sur la « Croix des Zelles » (Plainfaing)] voire aussi à l'occasion d'une mission : la « Croix de mission » (Anould).

D'autres commémorent un décès, un accident : Croix des Reuilliés, Croix de Blanches Fontaines à Ban-sur-Meurthe.

Parmi ces croix, on peut cependant distinguer celles qui sont anciennes, en principe antérieures à la Révolution et celles qui lui sont postérieures.

A vrai dire, elles lui sont pour la plupart postérieures et sur les seize croix existant à Fraize je n'en connais qu'une dont je puisse affirmer qu'elle lui soit antérieure : C'est celle du Mazéville qui porte en effet gravé en creux sur le fût, le millésime 1711.

Remarque importante : Toutes ces vieilles croix sauf une sont édifiées sur la rive droite de la Meurthe, c'est-à-dire sur le versant ensoleillé, versant sur lequel nos aïeux avaient l'habitude d'asseoir leurs grands chemins et de construire leurs habitations.

J'ai dit : La plupart de nos croix sont postérieures à la Révolution ; de ce fait, on pourrait supposer que les habitants de Fraize, ardents républicains, ont détruit les croix existantes et que les croix nouvelles n'ont fait que remplacer les anciennes.

Je ne le crois pas, car la croix du Mazeville (1711) est certainement encore dans son état primitif. - Tout au plus pourrait-on supposer qu'une âme pieuse a soustrait du monument le calvaire qui le domine pour le remettre en place après l'orage.

C'est possible, mais rien ne l'indique ni ne le prouve. Tous les révolutionnaires n'étaient pas non plus des briseurs de croix. Si les croix sont respectées même par les incroyants, il y eut cependant de tout temps des individus que la croix gênait, témoin ces garnements de Fraize eo goguette qui vers 1900 crurent faire action d'éclat en renversant la croix de Sondreville (Ban-sur-Meurthe), croix qu'ils devaient bien vite faire remettre en état au grand dommage de leur porte-monnaie. A Fraize, les croix sont d'ailleurs toujours fleuries aux Rogations quoique le prêtre ne vienne plus les bénir aux processions, abandonnées surtout à cause des actue11es difficultés de circulation. Elles sont encore fleuries par les âmes pieuses du voisinage le Vendredi-Saint et quelquefois en toute saison.

Un doute subsiste pour la croix du centre ancien de Fraize, celle de la maison Eugène Henry. - L'actuelle date de 1806, l'année de joie qui marque le retour à la liberté des pratiques religieuses. Elle remplace une croix plus ancienne probablement détruite par vétusté, car on trouve dans les archives ecclésiastiques (Archives départementales chapitre de St-Dié, Série G. au titre : Fraize - Justice) le petit compte rendu ci-dessous :

« 1717. Sentence rendue par la Cour Spirituelle de St-Dié contre 8 habitants de Fraize qui ont placé un corps (Il faut sans doute lire porc) sur la table d'autel de la croix qui se trouve au milieu du village en chantant le Libera et des chansons profanes...»

Primitivement, Fraize ne fut guère peuplé que dans la vallée et sur le versant ensoleillé. Ce n'est que par nécessité que les constructions se sont développées sur la rive gauche de la Meurthe, surtout lorsque fut construite la route St-Dié - Colmar, remplaçant le vieux chemin de Guérau, qui reliait Fraize à Plainfaing par le Ban-St-Dié. Avec l'arrivée du chemin de fer sur la rive gauche, celle-ci s'est complètement bâtie du bas de Clairegoutte à Plainfaing. Une croix ancienne face à l'ancienne forge de Fraize nous marque la naissance du chemin qui par la « Plaine de la Forge » rejoignait la Roche et Charbonichamp.

Ce bout de chemin a été supprimé lors de la construction de la voie et reporté en amont à Démennemeix. La croix qui le signalait a aujourd'hui sa base fort enterrée et il est impossible d'y trouver aucune dédicace.

Il est à supposer que la plupart de nos croix étaient taillées en carrière par des ouvriers qualifiés sinon spécialisés, ceci surtout pour éviter le transport de déchets inutiles. Elles sont pour la plupart de grès rouge à gros grains dur à tailler, et il arrive que la croix supérieure soit tirée de grès blanc plus tendre, de la région d'EpinaI alors que le grès rouge provient de la région de Taintrux. Une exception cependant pour la croix du Belrepaire-Sud qui est taillée en grès fin d'un beau rose, tel celui de Champenay-Ies-Sâales. Cependant les deux plus récentes (1876), celle de Clairegoutte et celle de Mazeville-Est ont été taillées sur place par un professionnel, Jn Bte George dit « Le Bich » de Clairegoutte qui n'a pas manqué de le mentionner à la base du dé de la croix de Mazeville-Est.

Ceci exposé, il est nécessaire d'étudier séparément chacun de nos calvaires, ce que je ferai en commençant par l'amont.


1) CROIX DE SCARUPT

La croix de Scarupt.

Monument trapu monobloc d'environ un mètre de hauteur, à pied largement évasé, croisillons massifs terminés entourés par une double baguette en saillie. Sur la face, un élégi quasi demi-circulaire ayant carrés à la base d'un centimètre de profondeur avec au centre une minuscule niche qui a certainement logé une statuette disparue quoique protégée par deux toutes petites barres de fer.

De tradition, cette croix qui jalonne en quelque sorte le vieux chemin de Scarupt au Bon Repos par la creuse Madou (Madou, diminutif patois de Madeleine (Robert Claude, greffier de mairie, Fraize) a été élevée pour commémorer un accident mortel arrivé à des ouvriers recherchant en galerie, de l'eau au voisinage.


2) CROIX DE LA ROCHIERE

La croix de la Rochiere.

Implantée sur le vicinal, face à la naissance du vieux chemin qui conduit à La Rochière. Elle est connue sous le nom de Croix Bertrand sans doute parce qu'elle a été érigée par la famille Bertrand de Scarupt, famille aujourd'hui disparue. Actuellement beaucoup l'appellent Croix du Réservoir à cause du réservoir d'eau communal construit en face.

Sur le soubassement repose un dé cubique supportant une table d'autel moulurée que domine un fût carré massif terminé par une corniche moulurée qui supporte en façade une petite croix fruste avec christ (étêté) sorti de la masse.

Le dé porte gravé en façade un écu carré avec coins en congé et au centre la date 1875.

Monsieur Letellier Georges, propriétaire du fonds sur lequel est édifié ce monument veille sur sa bonne conservation et en a consolidé le soubassement.


3) CROIX DES ADELINS

La croix des Adelins.

Elle est implantée au bord du chemin vicinal et sur son sol.

Sur le soubassement repose un dé trapu cubique avec une avancée en corniche vers la face.

Un fût avec une croix monobloc repose sur le dé. En façade, environ 1 m 60 de hauteur est réservé en relief un ostensoir avec un macaron sur chacun des bras de la croix.

Sur les flancs sont dessinés, encadrés par une petite gorge, des panneaux décoratifs. La partie inférieure du fût porte une inscription en creux devenue illisible surtout depuis la réparation récente de ce monument. Tout au plus arrive-t-on à y déchiffrer : « Cette croix a été faite...» et au bas une date qui semble être 1819.

Cette croix était, au temps des processions des Rogations, le point terminus vers l'Est pour le premier jour. Mes souvenirs d'enfant me rappellent que le trajet était long pour moi qui venait déjà des Aulnes avant d'arriver à l'église. De ces processions j'ai conservé aussi le souvenir du froid qui glaçait mes petites mains.

Au printemps de cette année 1966, un ouragan a renversé cette vieille croix. Monsieur le maire André Richard a pris soin de la faire remettre en état. Qu'il en soit remercié !

Note de « La Costelle » : Cette croix est aussi appelée Croix du Zouave.


4) CROIX DE LA COSTELLE (Maison Grosgeorge)

La croix de La Costelle.

Elle est faite d'un petit dé de forme parallélipipédique élancée qui repose sur un socle en grès. Ce dé est couronné d'une corniche moulurée en saillie sur trois faces y compris la façade.

Sur cette toute petite table se dresse un fût mouluré en bas et surmonté en haut d'une croix à croisillons légèrement évasés aux extrémités. Elle porte, tiré de la masse, un christ en façade et une vierge au revers.

Au revers et à la base du fût sont gravées en creux des initiales G. B. dont aujourd'hui personne ne connaît plus la signification.

Il se pourrait que cette croix vétuste, qui disparaîtra si on ne la consolide, fût antérieure à la Révolution.


5) CROIX DU CENTRE

La croix du centre.

Située autrefois à l'angle des rues De-Lattre-de-Tassigny et de l'Eglise. Cette croix a été légèrement déplacée vers le Nord-Ouest par M. Eugène Henry lors-qu'il restaura la façade de sa maison vers 1925. Afin qu'elle ne gênât pas la circulation sur le trottoir, il la poussa au plus loin contre le mur de son immeuble. Dans les généralités j'ai expliqué que ce calvaire remplace une croix plus ancienne.

Le dé galbé, reposant sur une marche de soubassement, supporte une table d'autel destinée à recevoir, comme je l'ai expliqué, le cercueil des défunts pendant la pause des porteurs.

Le fût est décoré de stries verticales avec rosaces centrales sur les 4 faces ainsi que de rosaces sur le cube de base cependant monolithe avec le fût qui porte corniche avec glands pendants sur chaque face.

Une forte croix, aux croisillons terminés par des pyramides en forme de dôme, le domine. Cette croix en grès blanc porte christ en façade et vierge au revers.

L'inscription du dé, dans un écu rectangulaire à coins en congé, n'est déjà plus guère lisible. On y déchiffre :

M. ? TUMIETPIE? TI S. 1806.

Il s'agit sans doute d'une inscription latine rappelant ce jubilé.

A propos de cette croix, il faut rappeler que les prêtres allaient, selon la demande de la famille, au devant des convois funèbres jusqu'à l'une ou l'autre croix et que la redevance était fixée pour chacune d'elles. Cependant sans que l'on connaisse l'origine de ce privilège, le prêtre allait jusqu'à cette croix du centre sans qu'il reçoive indemnité, indemnité qui ne se comptait qu'au delà.


6) LA CROIX DU CIMETIERE

La croix du cimetière.

Celle-ci ressemble fort à la Croix du centre. Elle a été déplacée et se trouve aujourd'hui implantée contre la droite du choeur, près de la porte de la Sacristie. Elle porte aussi le millésime 1806. Les 2 jambages carrés galbés qui supportent la table d'autel portent en creux les initiales A. P. Je suppose qu'il s'agit d'Antoine Perrotey, enfant de Fraize, ancien curé d'Aubure, dont on annonçait souvent au prône les messes de fondation avant la Loi de séparation.


7) LA CROIX DES AVELINES

La croix des Avelines.

À mi-chemin entre les Aulnes et l'Eglise, est assez semblable à celle du cimetière, mais les supports de table sont plus simples et la table plus longue. Elle est implantée à la naissance d'un passage qui, du chemin des Aulnes, joignait à travers champs le vieux chemin du Mazeville ; ceci bien entendu avant la construction des usines.

Ce calvaire a bien gêné la Société Géliot dans les dispositions de la filature des Aulnes. Malgré cette gêne, la Société l'a laissé en place, voire entretenu, et réparé. Elle l'a isolé de l'usine par un mur demi-circulaire qui le laisse entièrement libre du côté de la rue. Il est daté de 1836, sur le soubassement entre les pilastres. Au-dessus est gravé une inscription dont on ne peut plus déchiffrer que les lettres

l PIL.

8) CROIX DES AULNES

La croix des Aulmes.

C'est un calvaire récent élancé, en grès grossier qui serait assez élégant avec sa table d'autel au contour mouluré reposant sur le dé et sur deux colonnettes carrées, si sa croix n'était nue, sans décoration, sauf évasement des extrémités des croisillons. Deux marches supportent le tout. Cette croix, dans mon enfance, était implantée à l'angle Ouest du chemin des Aulnes et de la traverse qui conduit à Clairegoutte.

Le bâtisseur du café, qui aujourd'hui occupe ce coin, a déplacé le calvaire et l'a installé en face, sur l'autre rive du chemin de Fraize aux Aulnes.

Cette croix ne porte ni inscription ni date. Cependant on peut affirmer qu'elle est postérieure à 1820, car auparavant les ponts des Aulnes n'existaient pas, et les convois funèbres venant de Clairegoutte passaient la Meurthe sur le pont du Centre de Fraize. Il n'y avait donc pas lieu de présenter aux convois funèbres de Clairegoutte un arrêt en ce point.


9) LA CROIX DE BETHLEEM

On appelle communément Bethléem la maison Gérard, sise à mi-chemin entre les Aulnes et le Mazeville. Je cite cette minuscule et antique croix pour mémoire car malheureusement toujours bien entretenue par Madame Victor Gérard, elle est disparue, englobée par les maçons dans les moellons de l'entrepreneur lors de l'agrandissement de la maison Gérard vers 1925.

Ce minuscule calvaire, sans valeur artistique avait cependant sa raison d'être, implanté qu'il était sur la rive Ouest du chemin des Aulnes au Mazeville, juste en face de l'arrivée de l'antique chemin, aujourd'hui dévié et disparu qui, partant de l'église de Fraize arrivait en cet endroit et permettait au voyageur de gagner St-Dié soit par Mandramont, soit par les Aulnes, Le Belrepaire, Le Chêneau, Venchères, Le Vagodel, Contramoulin, Saulcy, Ste-Marguerite.


10) LA CROIX DU MAZEVILLE (Ouest)

La croix du Mazeville Ouest.

Elle se trouvait face au chemin qui prend naissance à ce carrefour et conduit soit à Mandray, soit à St-Dié par l'antique voie qui, de Mandramont gagne Mardichamp en suivant l'arête de La Pouxe, rejoint ensuite Sau1cy à l'amont du village en traversant la plaine de Mardichamp, et de là joint Ste-Marguerite, puis St-Dié par Gratain.

Elle a été déplacée de quelque 10 mètres vers le Sud et implantée dans la propriété George. En sa position ancienne, elle était devenue quasi invisible, masquée par la construction d'un minuscule bâtiment de transformation de courant électrique. Ce déplacement heureux est dû à l'initiative de mon frère Victor Lalevée et grâce au concours gracieux des ouvriers de la Maison Géliot qui a aussi prêté son concours pour redresser le calvaire du Mazeville (Est) : qu'elle en soit remerciée.

L'Electricité de France a démoli ce transformateur pour l'agrandir mais elle a eu soin de choisir un emplacement qui n'occulte en rien notre vieux calvaire.

Celui-ci repose sur un soubassement de 2 marches par un dé assez massif, galbé au style Louis XV. La colonne prismatique qui le domine est de proportions élancées. Aux 2/3 de sa hauteur, elle est creusée d'une petite niche qui sans doute, abritait une statuette disparue. Au bas, gravé en creux, on peut lire (à la loupe sur la photo) le millésime 1711.

Ce monument est très curieux car il est monolithe. La Sainte-Vierge et Marie-Madeleine se dressent sur deux jolies consoles aussi tirées de la masse.

Chose curieuse difficile à expliquer: la Sainte-Vierge, qui est à côté de son fils en croix, tient dans ses bras un enfant. Il est à supposer que l'auteur a voulu par là nous évoquer toute la vie de Jésus-Christ de son enfance à sa mort. On pourrait comprendre aussi qu'il a voulu nous rappeler que la Vierge Marie est non seulement la mère du Christ mais aussi la mère de tous les hommes (Nota : Page 289 de l'ouvrage Manuel élémentaire d'archéologie nationale par l'Abbé Jules Corblet, édité en 1851 chez Perisse, 38, rue St-Sulpice à Paris, je lis : Depuis cette époque (XIIIe siècle) jusqu'à la Renaissance, il arrive souvent qu'une face de la croix représente le Sauveur mourant ; et l'autre, Jésus enfant dans les bras de sa mère. L'auteur nous cite le fait mais ne nous en donne aucune explication).

Ce calvaire a inspiré mon vieil ami Joseph Valentin (Note : Joseph Valentin, 1875-1962, enfant du Mazeville, Inspecteur principal des Eaux et Forêts à Madagascar.) poète à ses heures, né dans la maison qui faisait face au monument et je ne saurais mieux faire que de transcrire sa poésie à ce sujet.

LA CROIX DU MAZEVILLE

Ce fruste monument, oeuvre de nos Ancêtres,
Dresse son rose fût sur le bord du pré vert.
Ignoré du passant ; oublié par les prêtres,
Il se penche et s'effrite un peu plus chaque hiver.

Si le grès rose est moins durable que le bronze,
La trace du ciseau vaut celle du burin :
Et la date se lit toujours : dix sept cent onze.
C'est bien un souvenir du vieux pays lorrain.

Alors des vétérans reformaient la famille
Eparse dans les bois du Val de St-Dié (1).
De hardis pionniers vinrent au Mazeville
Relever le hameau jadis incendié.

Ils élevèrent donc cette croix de grès rose
Et tous sont venus là, raides en leur cercueil.
Tous s'y sont arrêtés pour une ultime pause
Pendant que se formait le cortège en deuil.

Aujourd'hui, dans l'oubli, sombre le vieux calvaire ;
Nul n'apporte de fleurs au pied du Christ mourant.
La foi se perd ; le passant solitaire
Hésite à saluer ou passe indifférent.

Moi, qui, sous un toit d'aissis, naquis sur ce sol,
Au bout du rupt tranquille, à l'ombre de la Croix,
J'aime ce monument : simple et touchant symbole
Du Pays renaissant des malheurs d'autrefois.

Deux siècles ont passé sur la stèle de pierre,
Et je suis venu seul, modeste pélerin (2)
Au pays, apporter, avec une prière,
Mon fidèle souvenir au vieux calvaire lorrain.

J. VALENTIN

1 : Allusion aux ravages de la Guerre de Trente ans.

2 : Allusion de l'auteur à son retour au pays.

Note de « La Costelle » : Cette croix qui dérangeait l'acquéreur du terrain a dû, de nouveau, changer de place. Elle a sauté la route se trouve maintenant à l'angle sud-ouest du carrefour des routes du Mazeville et de Mandramont. Un grand merci à la propriétaire qui a offert le nouvel emplacement.


11) LA CROIX DU MAZEVILLE (Est)

La croix du Mazeville Est.

Est au carrefour des chemins du Mazeville, de la Beurée et de Leurimont.

Elle a peu de soubassement. Son dé de base paraît enterré par surélévation du chemin. Il est très bas et forme entablement avec forte saillie en corniche en avant.

Le fût est massif à la base, élégant en hauteur avec rosaces à faible relief sur 3 faces. Au-dessus en façade, sa corniche à denticules carrés est surmontée d'un linceul ployé et pendant. La croix est massive et les croisillons se terminent en trèfle. Le Christ en façade est sorti de la masse.

A la base du dé, en façade on voit une inscription en creux difficile à identifier. Tout au plus lit-on facilement au ras du sol « Clairegoutte ».

Comme elle a été taillée par un artisan local Jn Bte George dit « Le Bich », de Clairegoutte, il est probable que c'est son nom qui est mentionné dans l'inscription. Cette croix date vraisemblablement de la même époque que celle de Clairegoutte taillée par le même artisan en 1876.


12) LA CROIX DU BELREPAIRE (Sud)

La croix du Belrepaire Sud.

C'est certes le plus élégant et svelte de nos calvaires. Sur un soubassement large de 2 marches repose un dé massif galbé sur ses 4 faces. Une table d'autel finement moulurée le couronne avec excès de saillie en façade qui regarde le chemin allant aux Chêneaux. Un fût monolithe, orné d'une jolie corniche avec pendentif sur chaque face, le domine ; il est lui-même surmonté d'un tronc de pyramide raccordé par une jolie moulure. Au sommet une croix de grès blanc porte le Christ en façade, la Vierge au revers. Les 3 extrémités de la croix sont terminées par un chapiteau débordant : sorte de pyramide à faces incurvées et à base débordante en saillie arrondie.

Le fût est décoré sur chaque face d'un joli rinceau en relief, et, en façade, d'un coeur avec une fleur stylisée qui monte jusqu'au sommet.

La base du fût formant dé porte sur 3 faces une rosace et en façade un motif floral (Note : Ce motif est une fleur de lys remarquablement stylisé.) avec la date 1812, encadrant les pieds de la plante. Bien entendu, comme dans toutes les croix du genre, les différentes parties sont assemblées par des crampons de fer scellés au plomb.

Le dé de base porte en façade un écu rectangulaire à coins en congé, et, gravée dans cet écu, l'inscription :

« Cette Croix et erige a l'honneur de la mort et passion de N. S. J. C. par Blai se Adam (1) V (2) de Marguerite Grivel (3). »

 (1) Blaise Adam était un notable pendant la Révolution. Il est cité dans l'ouvrage de mon frère : Histoire de Fraize (Imprimerie Fleurent à Fraize).

 (2) V veut dire veuf.

 (3) Le nom Grivel est illisible. C'est par pur hasard que je l'ai appris en recopiant une autorisation de poursuite accordée aux époux Blaise Adam - Marguerite Grivel par le Tribunal de Colmar.


13) LA CROIX DU BELREPAIRE (Nord)

La croix du Belrepaire Nord.

Elle est sisè près du très vieux pont de l'ancien chemin de Fraize à Saint-Dié, en passant par Venchères, le Vagodel, Contramoulin etc., (comme il a été déjà dit). Ce monument repose sur deux marches et n'a pas de table d'autel.

Le dé de support est à faces incurvées réservant en leur centre 4 macarons floraux en relief : 4 pétales avec perle au centre.

Le fût est nu. La croix est en grès blanc ; les croisillons sont terminés par un chapiteau carré, sorte de chapeau en pointe de diamant. La croix du Christ et un petit dé couronnent le fût monolithe. En façade, le Christ. Au-dessous, la Vierge reposant sur des nuées. Au revers, une tête de mort avec tibias croisés, symbole du Christ vainqueur de la mort.

La croix est datée de 1807, ce qui nous indique qu'à cette époque ce vieux chemin de St-Dié était encore bien fréquenté.


14) CROIX DE MANDRAMONT

La croix de Mandramont.

Avant de passer aux croix de la rive gauche, je veux encore mentionner une petite croix en fer scellé sur un dé de grès blanc, sise à Mandramont, dans le potager de la ferme Didiergeorges, située à la bifurcation de l'ancien chemin de Mandramont issu du Belrepaire et du chemin de Mandramont issu du Mazeville. Si on ne connaît pas le motif de l'érection de ce monument, on sait qu'au siècle dernier, la dite ferme était propriété de l'Abbé Barthélémy, curé de St-Léonard, inhumé au cimetière de Fraize. C'est sans doute lui qui a fait installer cette croix.

Note de « La Costelle » : En 2008, la propriété appartient à la famille Aubert.


15) CROIX DE CLAIREGOUTTE

La croix de Clairegoutte.

Cette croix, érigée en 1876 ainsi que l'indique la date sculptée en relief sur la face de son dé de base, a été taillée sur place par Jn Bte George dont il a été fait mention. Il est propable qu'elle fut payée par le pieux voisin : Jn Bte Jacquot dit « Le Teinturier ». Elle possède une table d'autel, mais la grossièreté du grès n'a permis à l'artisan que de sculpter sur la croix un christ peu artistique. Les arêtes du fût sont chanfreinées. Implantée à l'angle Est du carrefour de la route nationale et du chemin des Aulnes à Clairegoutte, elle gêne aujourd'hui beaucoup la visibilité, mais il faut espérer qu'elle sera cependant respectée en la rapprochant jusqu'à l'angle de la maison proche.


16) CROIX DE LA FORGE

La croix de la Forge.

Elle est à mi-chemin entre Clairegoutte et Fraize, sur la rive gauche de la Nationale 415. Elle est implantée face au Nord, c'est-à-dire face à l'ancienne forge, à la jonction d'un chemin qui partant de là gagnait La Roche, et Charbonichamp d'où la forge proche tirait son charbon. Ce chemin, supprimé par la construction de la voie ferrée, a été reporté en amont à Demennemeix. Ce calvaire n'a pas de table d'autel. Le fût repose sur un fort dé de grès décoré de gros macarons ; mais il est impossible d'y trouver inscrite aucune indication tant cette base est aujourd'hui enterrée. La croix qui surmonte le fût est très soignée. Le Christ en façade regarde la Forge qu'il paraît protéger. Le revers, présente, reposant sur un joli modillon, une vierge à l'enfant, sculptée en haut relief et, sur les bras de la croix, de chaque côté de la vierge, une tête d'ange.

Bref, ce calvaire est assez artistique, et à cause de cela, il a failli nous quitter. Le propriétaire du sol l'avait vendu à un amateur de souvenirs du passé ; mais le Chanoine Petit-jean, curé doyen de Fraize, l'apprit et vint s'opposer à son enlèvement en argant que cette vieille croix faisait partie de la propriété paroissiale. Merci de nous l'avoir conservée !

Note de « La Costelle » : Cette croix est depuis plusieurs années dissimulée à l'intérieur de la propriété sise au 29 de la rue Eugène Mathis. Elle est invisible de la route, et pour la voir, quoique incomplétement puisque à moité cachée dans une haute et large haie de thuyas, il faut faire deux pas dans la cour et regarder sur la droite.


17) CROIX MARIATTE

La croix Mariatte.

En reconnaissance de la libération de Fraize sans grand dommage (24 nov. 1944), Monsieur Emile Mariatte implanta dans son champ de Leurimont, [qui] jouxte le sentier qui monte à La Beurée, une grande croix. Quoiqu'en chêne, cette croix ne pourra braver longtemps les injures du temps et risque de disparaître bientôt si on ne la remplace.

Note de « La Costelle » : Cette croix existe toujours (en 2007), car elle a été refaite en béton par messieurs Georges Mariatte et Miatta. Elle est maintenant accompagnée d'un panneau explicatif, dû à notre ami Jacky Brultey. On peut y lire :

La Tranchée Antichars :
De septembre à novembre 1944, les troupes allemandes utilisèrent les hommes valides de la commune de Fraize pour creuser des tranchées. Large de 5 mètres et profonde de 4, une tranchée barrait la vallée pour rejoindre le sommet de l'autre versant. Devant cette ligne de résistance, l'ennemi incendiait les villages de Saulcy, Saint-Léonard, Anould, Ban-sur-Meurthe, Clefcy, Corcieux et la ville de Saint-Dié. L'avance des troupes américaines évita la destruction de Fraize par les flammes.
La Croix Mariatte est ici plantée sur la tranchée refermée.

18) CROIX DE LA CHAPELLE DU SUISSE

La croix de la Chapelle du Suisse.

Celle-ci par contre vivra encore longtemps car la croix et le Christ, quasi grandeur naturelle, sont de fonte.

Elle a tout au plus un siècle et aujourd'hui déjà, personne ne sait si elle fut érigée par le « Grand Suisse », bâtisseur de la Chapelle ou par son beau-frère, plus riche et aussi pieux : je veux nommer Jn Bte Jacquot dit « Le Teinturier », tous deux de Clairegoutte (Fraize).

Nota : Elle est en fait implantée sur le sol de Clefcy.


Introduction au texte de Henri Lalevée

par Albert RONSIN, Conservateur de la Bibliothèque Municipale de Saint-Dié, Vice-Président de la Société Philomatique Vosgienne, Membre de la Commission Régionale de l'Inventaire des Richesses Artistiques - Lorraine.

L'étude que M. Henri Lalevée a consacré aux croix de sa commune et à quelques calvaires voisins paraîtra modeste à certains. Elle est au contraire du plus grand intérêt. Beaucoup de ces monuments si banaux ont disparu ; d'autres sont mutilés ou usés par les intempéries. Leur relevé (localisation, description, dessin ou photographie) est une opération qu'il faut conduire rapidement : ce sont d'humbles témoins de la piété et de l'art populaire certes, mais leur intérêt est capital pour l'étude d'une région. Dans son travail, M. Lalevée a, d'une plume vive, évoqué l'usage aujourd'hui ignoré du dépôt des corps sur les tables des calvaires, l'existence d'anciens chemins disparus mais rappelés par une vieille croix.

Nous attachons le plus grand prix à de tels inventaires que nous sommes prêts à accueillir dans le cadre de ce bulletin. Deux sortes d'investigations sont à entreprendre maintenant : le relevé des croix et leur description d'une part, le relevé et la localisation sur un plan sommaire des vieilles fermes et vieilles maisons possédant des inscriptions au-dessus des portes ou dans les murs : initiales des bâtisseurs et date au linteau ou à la clé de voûte, ou dalle portant inscricption latine ou française. Ces travaux simples, assez faciles, peuvent difficilement être exécutés à partir d'une ville ; c'est aux habitants des communes de prendre l'initiative de cette opération dans l'arrondissement de Saint-Dié et même dans le cadre plus général de la montagne vosgienne car ils sont les meilleurs connaisseurs de chacune des croix et des inscriptions et il leur est aisé d'en recueillir la tradition de la bouche même des personnes âgées ou des occupants des maisons.

Pour sa part, la Société Philomatique est prête à aider les personnes ou les groupes de personnes qui voudraient bien s'intéresser à cette recherche qui contribuera à une information plus étendue du passé de leur commune. Ces investigations devront être exécutées à échéance plus ou moins lointaine dans le cadre des travaux de la Commission Régionale de l'Inventaire des richesses artistiques de la France (Lorraine), puis publiées. La mise en oeuvre du recensement général officiel impliquant un pré-inventaire, les communes ou groupes de communes où les croix, les maisons caractéristiques, le mobilier des églises, les vieux ponts, etc... auront été recensés seront les premières dans lesquelles s'effectueront les travaux d'inventaire définitif. Ces études et leur publication apporteront un renouveau d'intérêt historique, artistique et touristique à toute la région et fourniront aussi des moyens de conservation de notre patrimoine culturel local. Nous vous invitons, à l'exemple de M. Lalevée, à vous mettre à l'oeuvre.

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© La Costelle. Dernière mise à jour le 12/01/2013 à 08:12 
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