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Le moulin du Mazeville

C'était le moulin de Quand-Quéhos-Vos, ou encore de Scoute-s'i-Piout.

Un petit moulin de rien du tout, humble cadet du grand moulin des Aulnes et même de celui de Scarupt.

Mais il suffisait à moudre la récolte de seigle et d'orge des gens du Mazeville, de Mandramont, du Faubourg et de la Beurée.

Je n'ai pas connu le meunier qui lui donna son nom. Mais j'en entendis parler dans ma jeunesse. C'était, paraît-il, un Saâlois, ancien soldat, un peu dur d'oreille.

Quand on lui apportait du grain à moudre, il questionnait les gens et criait dans son patois : « Quand quéhoz-vos? »

Aussi, cette phrase était devenue son surnom et le nom du moulin.

En été, lorsque baissait le débit des sources qui sortent des flancs du Lange, et que chômaient les meules, il ne se faisait pas faute, le long des nuits, de réveiller sa femme : « Scoute s'i piout ? » lui criait-il. D'où son deuxième surnom.

Le petit moulin, allant petit train, écrasait honnêtement, en temps normal, une fournée de grains en douze heures et, pour ainsi dire sans surveillance.

Pendant le jour, par le porche de la maison, la meunière entendait de sa cuisine le tic-tac de la trémie et la crécelle du blutoir.

Quand la mouture tirait à sa fin, une sonnette l'annonçait ; la bonne femme rechargeait la trémie ou bien fermait la vanne d'amenée des eaux.

Celles-ci filaient par le pertuis, et le moulin s'arrêtait.

La nuit, en cas de presse, le meunier sommeillait près de ses meules.

De quoi mourut-il, le brave petit moulin ?

Hélas! Ce fut la lutte du pot de terre contre le pot de fer, la concurrence le tua.

Pour les gens pressés, le meunier des Aulnes se mit à échanger farine et son contre le grain qu'on lui apportait, évitant ainsi les longues attentes.

Et puis, dans l'huilerie, on continuait à écraser et à presser la navette, le colza, les faînes et les noix ; on y préparait le vinaigre et la piquette de pommes acides ; on y moulait l'orge ; on y écrasait la filasse de chanvre.

Allez donc quitter un moulin si bien organisé.

A cette époque, le père Joliez avait ouvert épicerie et cabaret aux Aulnes. Et, comme de porter sur la hotte sac au moulin donne la pépie, beaucoup d'hommes prirent l'habitude de passer devant chez Quand Quéhoz-Vos sans s'arrêter, préférant aller boire la goutte et jouer aux cartes aux Aulnes avec les amis.

Et quand Quand Quéhoz-Vos mourut, le moulin chômait déjà assez souvent.

Scarupt accapara quelques clients. Puis les meuniers de Dévelines et de Noiregoutte prirent l'habitude d'envoyer une fois par mois cheval et voiture au Mazeville, quérir les sacs de grain et rapporter la mouture.

Le nouveau meunier, Fleurentdidier, renonça à concurrencer les autres et se contenta de ce qu'on lui apportait à moudre.

Au fond, il préférait aller avec son cheval chercher des tronces en forêt que surveiller les meules.

Il finit même par ne plus moudre que pour ses besoins.

Le père Herquel avait acheté au bas de la Beurée, un peu en amont du moulin, une maison venant de mon aïeul, le Grand-Cohené, avec le pré de la Creuse, qui aboutit au petit étang du Mazeville.

C'était un gros travailleur qui transforma ses propriétés en les améliorant continuellement.

Il écrêta d'abord le Hhévet (le chevet de l'ancienne carrière de sable, où grimpe en délai le chemin de la Beurée), puis entreprit de combler la Creuse. Malgré les crues et les érosions, il y parvint, et irrigua le tout.

La lutte avait commencé entre le fermier et le meunier son voisin, l'un mettant l'eau sur son pré, l'autre la détournant au profit de son moulin. Mais comme eux et leur fils étaient des gens pacifiques, le dénouement n'eut rien de tragique.

Tous connaissaient le vieux dicton de la Montagne : « Lis procès d'ove, ç'ast do vi po lis dgens de justice ».

Aussi bien, le moulin Quand Quéhoz-Vos ne battait plus que d'une aube, si l'on peut s'exprimer ainsi ; de coûteuses réparations s'imposaient. Le meunier enleva meules et mécanisme et transforma le bâtiment en remise.

Pendant quelques années encore, l'eau continua de tomber en écumant du déversoir au pied de la roue immobile ; puis un jour, tout cela disparut.

Le vannage fut démoli, le trou de l'arbre de couche fut bouché, la roue fut enlevée. Il ne resta comme vestiges que le bâtiment toujours debout et une meule jetée sur les pavés, dans un coin de la cour.

Aujourd'hui, tout cela même a disparu. il n'en reste qu'un souvenir qu'il importait de ne pas laisser perdre.

J'étais bien jeune alors, mais je me rappelle que la disparition du petit moulin me serra le coeur, me causant un malaise que je n'analysai que bien plus tard.

C'était une première atteinte apportée à la physionomie familière des lieux, et comme le symbole avant-coureur des profondes transformations que le progrès allait apporter dans notre vallée.

Texte déniché par Mme BARTHELEMY de l'Association « la Costelle » (publié dans le bulletin municipal Fraize Infos n°43 de février 2006).

© La Costelle. Dernière mise à jour le 12/01/2013 à 08:13 
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