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Un Fraxinien étourdi fait l'Histoire

Le fort de Ham et portrait de Napoléon

Quand on est chef de poste, sergent de l’Armée Royale de ce brave Louis-Philippe, on a le devoir d’être à la hauteur des responsabilités qui vous sont confiées. Dans le cas contraire, l’Histoire de France risque alors de prendre une autre tournure et le chef de poste en question en devient alors un maillon incontournable.

Le chef de poste dont on va vous parler s’appelle Jean-Baptiste Cuny. Né à Anould en 1817, le « Père Cuny », comme on l’appelait à l’époque, était le marchand d’étoffes bien connu de la Rue de l’Hôtel de Ville qui mourut à l’âge de 71 ans le 24 Août 1888. Avant de finir boutiquier à Fraize, il avait effectué vingt années de services militaires. Avait-il choisi le métier des armes ? Avait-il tiré un mauvais numéro lors du tirage au sort pratiqué au 19ème siècle ? Avait-il choisi de remplacer un mauvais numéro moyennant forte indemnité ? Nous n’en savons rien…

En tout cas, le 25 mai 1846, il est chef de poste au Fort de Ham dans la Somme, là où est interné à vie le prince Louis-Napoléon, après une tentative avortée d’insurrection à Boulogne en 1840. On y remplace les gardes tous les quinze jours tant on a peu confiance aux troupes chargées de la surveillance du détenu… Et il a fallu que notre brave « Père Cuny » soit de service ce jour-là, pas n’importe lequel… puisque c’est ce jour-là que Louis-Napoléon décide de faire « la belle » !

L'évasion

Rasé de près afin d’effacer sa barbe trop connue, déguisé en maçon dans la tenue d’un certain Badinguet dont il portera ensuite le sobriquet (explication contestable), une planche sur l’épaule, la pipe aux lèvres, le futur empereur sort du fort en passant devant notre Jean-Baptiste Cuny lequel, au poste de garde, est occupé à lire (voir Victor Lalevée : À l’Ombre des Hautes Chaumes) un courrier… de sa payse. Le soir-même, l’évadé dîne à Bruxelles ; deux ans plus tard, il est président de la Deuxième République ; trois ans après, par un coup d’état, il s’ouvre la porte du Second Empire.

Ainsi donc, Jean-Baptiste Cuny, responsable de la surveillance d’un prisonnier aussi important se serait laissé berner ! Était-il complice de l’évasion ? Victor Lalevée prétend, sûrement avec justesse, que, si cela avait été le cas, l’Empereur lui aurait remis la Légion d’Honneur. Aurait-il perçu une forte récompense ? À son décès, le « Père Cuny » était un homme aisé, sans plus, qui avait cumulé ses revenus de pension militaire et de commerce. Pas de quoi étonner la ville ou faire jaser. Aurait-il reçu l’ordre de laisser fuir le prisonnier ? Rien ne vient étayer cette hypothèse…

C’est donc l’inattention du chef de poste, et seulement cela, qui aurait permis au fuyard de réussir son évasion. Si effectivement notre fraxinien était en train de lire un courrier de sa belle, il aura fallu que la lecture en fût passionnante et enflammée pour que le responsable provisoire du Fort de Ham se laissât griser et… aveugler.

Sans le journal national « La Croix » qui fait part de son décès en mentionnant sa présence au Fort de Ham le 25 mai 1846, le Père Cuny ne serait encore aujourd’hui que ce brave marchand d’étoffes oublié, c’est sûr, de la rue de l’Hôtel de Ville, car jamais il n’évoqua l’épisode étonnant de sa vie.

Mais quelle était donc cette fraxinienne qui porte sur ses frêles épaules cet épisode de l’Histoire de France au point d’avoir fait naître un empire ? Était-ce son épouse, Marguerite Didier, de trois ans sa cadette ? Mystère… Quand on vous dit que ce sont les hommes qui font l’Histoire, il faut peut-être en douter. Les lettres d’amour, en les bouleversant, peuvent aussi bouleverser le cours de l’Histoire. Nous en avons ici une preuve incontestable qui appelle à la réflexion et la prudence.

Association « La Costelle »

© La Costelle. Dernière mise à jour le 24/10/2017 à 08:47 
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