Jean Sonrel et son épouse Germaine, héros de la résistance

Les informations qui suivent sont tirées d'un article du journal « L’Est Républicain » de novembre 1985.

Le 11 novembre [1985], la place de la Gare sera baptisée Place Jean Sonrel et une plaque commémorative sera apposée par le Souvenir français sur la façade de l’Auberge vosgienne, ex-hôtel de la Gare, là où Jean Sonrel vécut ses derniers instants de liberté. Une liberté qu’il a contribué à rendre à plus de 400 personnes qui, de décembre 1940 à mai 1942, ont traversé de nuit cette place, de l’hôtel de la Gare où il les hébergeait en cachette, aux wagons qui se trouvaient à quai, à la gare de Fraize, et qui devaient les conduire vers la France libre.

Jean Sonrel est né le 14 novembre 1901 à Ban-sur-Meurthe. Il fréquente l’école du Grand Valtin et a pour instituteur Victor Lalevée qui lui rendra hommage dans ses ouvrages « Histoire de Fraize » et « Au pays des marcaires » (lmp. René Fleurent).

Après le certificat d’études, il entre comme apprenti mécanicien à l’atelier de M. Alphonse Haxaire, au Rudlin et épouse, en juin 1930 Germaine. Le couple quitte la région pour Sochaux où ils travaillent tous les deux aux usines Peugeot. Mais un grave accident du travail, qui le laisse invalide complet après une année d’hospitalisation et de soins, contraint Jean Sonrel, et son épouse, à revenir à Fraize. Ils habitent alors à Clairegoutte (aujourd’hui maison Michel) avant de prendre en gérance l’hôtel du Rudlin (détruit pendant la guerre) d’octobre 1933 à août 1939, époque à laquelle, grâce aux économies réalisées, ils achètent l’hôtel de la Gare, 15 jours avant la déclaration de guerre. Entre temps, deux enfants sont nés au foyer : Jeanine en avril 33 et Gérard deux ans plus tard.

Du pain pour les « pigeons »

Et c’est au début de l’hiver 1940 que Jean Sonrel commence ses activités de passeur. Aidé par MM. Haxaire et Laurent de Le Bonhomme, il conduit les Alsaciens - Lorrains, qui refusent de servir dans la Wehrmacht, et les évadés d’Allemagne, d’Orbey à Fraize, en passant par le Lac Blanc et le Rudlin, une région qu’il connaît bien.

Les voyages se font le plus souvent à pied, à travers bois, mais Eugène Humbert s’associe également à la filière et transporte les évadés dans son car au gazogène. Arrivés à Fraize, ils sont hébergés par M. et Mme Sonrel dans les greniers de leur hôtel, souvent pour une journée, mais quelquefois pour plusieurs jours quand les trains sont supprimés.

Mme Sonrel obtient autant de pain qu’elle le souhaite à la boulangerie Gœtz pour ses « pigeons » comme elle appelle les évadés. MM. Lamotte, bijoutier, Musset, marchand de vin et Grebert, chef de gare, fournissent les vêtements civils qui doivent remplacer les tenues militaires ou de prisonniers. Et quand un départ est annoncé pour le lendemain, les fugitifs vont se cacher la nuit dans les wagons de marchandises qui sont plombés par les Allemands, loin de se douter qu’ils facilitent ainsi le travail de « la chaîne » des passeurs.

Un faux alsacien...

Mais un jour, des évadés un peu trop bruyants se font prendre à Épinal. La Gestapo décide alors d’infiltrer la filière : c’est un faux alsacien, Paul Stattler, qui sera fusillé par les résistants à Colmar en décembre 1945, qui remonte ainsi l’organisation et fait arrêter 40 maillons de la chaîne, dont Jean Sonrel.

Arrêté, il est convoqué le 1er juin 1942 à la Kommandantur à Épinal et enfermé à la prison de la Vierge le 3 juin 1942. Son épouse, « encouragée par une personne bien placée à la préfecture », décide d’emmener une valise de vêtements et- de ravitaillement à son mari. Elle ne reviendra que trois ans plus tard.

À son arrivée à Épinal, la Gestapo dit à Mme Sonrel ; « Vous avez bien fait de venir, nous sommes quittes d’aller vous chercher » et elle est internée à la prison de la Loge Blanche.

Les enfants, qui ont alors 9 et 7 ans, restent à l’hôtel avec l’employée, Mlle Aurélie Deparis, puis, sans aucune nouvelle de leurs parents, ils sont recueillis par une belle- sœur de Mme Sonrel.

Le 14 juillet 1942, Jean Sonrel est transféré à Paris à la prison de Fresnes et son épouse à la Santé. Là, Jean Sonrel, torturé, avoue qu’il a passé 10 évadés, mais la Gestapo n’obtient aucun renseignement sur la filière. En septembre 42, il est envoyé en Allemagne. C’est Aix la Chapelle, puis le camp disciplinaire d’Hinzert où les sévices corporels se poursuivent.

Mme Sonrel est envoyée à son tour Outre-Rhin. Elle et son mari doivent être internés à la prison-forteresse de Cologne pour y être jugés. Ils arrivent ensemble à la gare de Cologne, mais d’une provenance différente. Mme Sonrel, qui aperçoit un convoi de prisonniers Sonrel, s’avance et demande : « Il y a des Français parmi vous ? ». Un petit homme s’avance et lui dit : « C’est moi, Germaine, tu ne me reconnais pas ? » Germaine n’avait pas reconnu son mari, tant la torture l’avait mutilé. Il a juste le temps de lui dire : « Tu étais cuisinière et nous n’avions que des pensionnaires à l’hôtel ». Ils se retrouveront quelque temps après, une dernière fois, sans se voir, dos à dos, pour subir l’interrogatoire où ils maintiennent leur version.

Jean Sonrel sera décapité le 29 mars 1943 à 20 h 10.

Le chemin des camps

Pour Mme Germaine Sonrel, qui ignore tout du sort de son mari, se poursuit le long et dur chemin de la captivité : 13 prisons et 3 camps de concentration, dont ceux de Ravensbrück et de la Baltique, avec les conditions inhumaines de travail et d’hébergement qui étaient réservées aux résistants. Délivrée le 2 mai 45 par les troupes russes, elle s’enfuit avec ses compagnons de captivité vers la zone occidentale et sera rapatriée en France, via la Belgique, par les Américains. Elle retrouvera ses enfants le 17 mai 1945. Eux aussi ont beaucoup souffert pendant les années de séparation et Jeanine a failli périr lors des bombardements aériens de Fraize le 7 octobre 1944.

C’est en 1946 que Mme Sonrel apprendra de la bouche de M. Dedenon, quincaillier à Saint-Dié, les circonstances dans lesquelles Jean Sonrel fut exécuté. L’avis officiel de décès n’arrivera que le 2 avril 1947.

L’hôtel, vidé et pillé, les problèmes de santé ont fait que Germaine Sonrel n’a pu reprendre son activité. L’hébergement provisoire chez les grands-parents au Chipal ne peut durer et en l’absence d’acte de décès officiel, pas de pension. Mme Sonrel entre alors aux Ets Géliot afin de pouvoir survivre et nourrir ses enfants.

Petit à petit, la vie reprendra le dessus, mais la marque de ces années sombres est restée profondément gravée dans le cœur de Germaine Sonrel, de Jeanine et Gérard, et le souvenir de Jean Sonrel, que l’on évoque dans le cercle de la famille et des amis avec beaucoup d’émotion, est plus que jamais vivant : il sera pérennisé lundi lors de l’inauguration de la place Jean Sonrel.

La place « Jean Sonrel » inaugurée

La cérémonie du 11 Novembre a eu à Fraize une solennité toute particulière puisque cette date avait été retenue pour rendre enfin hommage à l’un de ses enfants mort pour la France, Jean Sonrel, héros de la Résistance, décapité à Cologne le 29 mars 1943, pour avoir permis à plus de 400 Alsaciens-Lorrains réfractaires et évadés de trouver le chemin de la liberté.

C’est en présence de nombreuses personnalités civiles, militaires et religieuses et des associations patriotiques que Mme Germaine Cuny-Sonrel, elle aussi maillon de la « chaine », déportée durant trois années et internée au camp de Ravensbrück, chevalier de la Légion d’honneur, titulaire de la croix de guerre avec palmes, des médailles militaire, de la Résistance et de la Reconnaissance française, dévoila la plaque commémorative qui porte le nom de son époux.

C’était ensuite l’inauguration de la plaque apposée par le Souvenir français sur la façade de l’ex « Hôtel des Vosges », là où M. et Mme Jean Sonrel cachaient les évadés.

Cela fut fait en présence de Gérard et de Jeanine, épouse Courault, les enfants qui, âgés alors de 9 et 7 ans, devaient embrasser leur père une dernière fois le jour de son arrestation le 1er juin 1942. Cérémonie émouvante, en présence d’une foule importante, et au cours de laquelle l’épouse de Jean Sonrel et ses enfants ont reçu de nombreuses marques de sympathie.